chronique de Kamel Daoud (le point du 23juin016):

"De jeunes Algériens ont récemment été arrêtés dans une préfecture de l'est du pays pour avoir porté atteinte à la « personne de la divinité », « insulté les prophètes », pour tentative de prosélytisme, pour avoir « fondé une secte », pour hétérodoxie, « insultes et falsification du Coran », etc. Un fait divers de l'univers du « Roman de la rose » ou de ces chroniques des hérésies religieuses face à l'orthodoxie féroce d'il y a à peine trois siècles. C'en est ainsi dans le monde dit « arabe », où l'islamisme ambiant, touchant les régimes politiques forcés au compromis et les élites émergentes, a fini par produire une police des croyances. Version religieuse de « 1984 » - vision d'Orwell et réactualisation de Boualem Sansal. Fantasmes ? Que non ! Ces opérations commando de l'orthodoxie, très largement relayées par la presse islamiste et conservatrice, deviennent quotidiennes. Un versant féroce de l'hystérie collective au nom de la religiosité et de la « loi de Dieu ». Des jeunes sont poursuivis pour avoir discuté ou réfléchi - à leur manière, sur Facebook - sur le religieux et les croyances. Et c'est déjà une infraction, pour les lois ambiguës de la république qui s'écroule. Il y a quelques années, cette police pourchassait et emprisonnait aussi les « dé-jeûneurs ». Comprendre ceux qui ne jeûnent pas et refusent de pratiquer le ramadan. « L'insulte faite à l'islam » est une loi vague, floue, mais qui permet ces interprétations larges et policières. C'est le propre des lois religieuses : l'interprétation a toujours été la fille aînée des inquisitions.

Ce genre de fait divers et l'hystérie médiatique qui l'accompagne poussent à la peur et au désespoir. C'est vieux comme le monde des dieux et des hommes. Une police de la pensée, des croyances, qui ravive l'inquiétude, laisse entrevoir les théo-républiques qui se construisent au sud, derrière la « coopération antiterroriste » officielle, et renforcent les radicalismes du nord, qui essaient de faire contrepoids par d'autres polices - celles de l'identité. Des utopismes culturels malsains qui, au nom de Dieu, tentent aujourd'hui de jouer, dans le monde dit « arabe », sur un double plan : d'un côté, la police, qui veille avec plus de zèle sur les hérétiques et les couples d'amoureux que sur les grands dossiers de corruption et de violence, de l'autre, des institutions religieuses officielles qui prennent le pouvoir lentement au nom des normes, des lois et de l'orthodoxie, et crient à la menace d'invasions sectaires, doublures des théocraties pétrolières en mode « conquête ». Du coup, on se retrouve avec ce terrible tableau : chasse aux sorcières, tribunaux et juges des croyances qui se mettent en place pendant que l'Occident s'occupe de la menace terroriste.

Cela laisse entrevoir un avenir terrifiant : procès, pendaisons, paranoïa. Mais laisse aussi émerger la question bouleversante du jugement : comment peut-on juger des croyances, décider que les unes sont « un crime », les autres « une vertu » ? Qui a entendu la voix de Dieu pour s'en faire le porte-parole puis le procureur ? La police des croyances est une monstruosité politique, mais aussi une énigme philosophique. Autant que la police des identités en Occident. C'est une aberration, qui tue et emprisonne selon la loi d'une folie. Lentement, en Algérie comme dans ses parages - le « monde d'Allah » -, une orthodoxie se met en place, un royaume s'installe, avec ses autorités. Une rupture se consomme avec la raison. Un remake du Moyen Age, avec cette alliance peureuse entre monarchie post-Printemps arabe et clergés soupçonneux, inquisitions, dissidences, vocations de martyrs ou de traîtres, visions inquiètes et prémices d'une vieille lutte entre liberté et totalitarisme.

Une semaine à lire et relire les chefs d'inculpation pour lesquels ces jeunes Algériens ont été arrêtés et vont être jugés, à relire les interprétations données par les journaux islamistes, et lentement comprendre qu'une terrible époque s'annonce si on baisse les bras et la voix. On y parle déjà d'un « réseau international », de plusieurs implications, d'athées, de dissidents, de complot, etc. Vieille littérature, car la monstruosité a ceci de terrible qu'elle est routinière et adore les redondances."