Laïcité et multiculturalisme, la guerre des philosophies

8 septembre 2017 | Karim Akouche - Auteur de «La religion de ma mère» (éditions : Michel Brûlé, Frantz Fanon et Écriture) | Éthique et religion

Il est des conflits dont on ne parle pas assez, parce que moins bruyants ou trop abstraits. Ils ne se voient pas, car ils se passent essentiellement sur le terrain des idées, derrière le rideau politique, dans les livres et les universités, dans le silence des nuits de l’histoire. La guerre des philosophies en est un. L’affrontement au XVIIIe siècle entre L’esprit des lois de Montesquieu et le Volksgeist (l’esprit ou le génie du peuple) de Herder est toujours en vigueur. Il en découle deux visions antinomiques qui continuent à se disputer avec passion la grande agora du monde.

L’Occident ne forme pas un bloc civilisationnel homogène. Les Anglo-Saxons ne font pas la même lecture du monde que les Français. Le multiculturalisme défendu par les premiers est rejeté par une grande partie des seconds. La Grande-Bretagne n’est pas une république, sa constitution n’est pas figée. La notion de citoyen n’est pas perçue de la même façon en France qu’en Allemagne. La première prône l’intégration (parfois même l’assimilation), la seconde laisse ses immigrés choisir librement leur mode de vie, en fonction de leurs origines, de leurs croyances et de leur désir. Le pays de Voltaire combat le communautarisme, celui de Goethe le favorise. Les Canadiens forment une mosaïque de communautés, contrairement à l’Hexagone, où la majorité de la classe politique défend la notion de peuple « un et indivisible ». 

Les racines de la crise

Les racines de la crise que connaît ces derniers temps la laïcité viennent en partie de là. J’ai eu l’occasion de les déceler au Québec lorsque, en 2014, nous avons défendu, avec des amis, les idéaux des Lumières. C’était naturel chez moi : le mal, le bien, l’amour et la haine sont universels ; les lois, les devoirs et les droits en sont l’émanation. Quelle fut ma stupéfaction de découvrir, lors de cet interminable débat tumultueux, des intellectuels du camp adverse défendant, au nom de la liberté individuelle, le voile intégral (et même le niqab), et de hauts responsables politiques excuser l’intégrisme religieux en le qualifiant de choix personnel. Dans la foulée, au milieu de la confusion et des invectives, des adjectifs sont tombés en rafale sur la laïcité : on la veut tantôt multiculturelle, tantôt positive, inclusive, ouverte ou fermée. Elle a été salie par les uns et pervertie par les autres. Deux familles d’idéologues ont participé à cette campagne de dénigrement : les identitaristes, qui l’ont brandie comme bouclier contre les étrangers et les musulmans, et les « inclusifs », qui l’ont offerte sur un plateau, comme une tête de veau, aux islamistes.

 

J’ai repéré aussi dans ce brouhaha, cachée en filigrane, la connivence entre les islamistes et les autres détracteurs de la laïcité. Les deux partagent un même sentiment : la détestation de la France, de son modèle républicain et de ses philosophes.

 

En somme, derrière le choc manifeste entre l’Occident et l’islamisme, entre la raison et l’obscurantisme, se cache une guerre des philosophies. Le romantisme allemand, qui a accouché du différentialisme, prôné par les Anglo-Saxons, est en passe de détrôner les idéaux des Lumières.

Karim AKOUCHE.