texte du 3 octobre 2017 de Joann Sfar dans le Monde Juif :

 

"Parce que nos gouvernants font chaque jour de petites caresses à chacune des minorités qui subit de plein fouet le retour du fanatisme religieux. Un jour on va faire un câlin aux femmes agressées, un autre aux juifs, comme si ça allait changer quoi que ce soit.

Nos gouvernants refusent depuis des années de s’attaquer au soft power qui encourage de tous les côtés la partition du pays et le retour de catégories religieuses qui tiendraient lieu d’identité principale des citoyens.

On me demande depuis son élection pourquoi je ne parviens pas à m’enthousiasmer pour Macron ou son équipe ; ça tient à cette lâcheté, dont l’histoire le tiendra comptable : Il refuse absolument de se déterminer face à l’entrisme des fanatiques. Il copie l’attitude de Trudeau et considère que critiquer ce repli sur soi n’est pas la mission d’un gouvernement.

La France n’est ni l’Angleterre ni le Canada. On ne peut pas regarder ailleurs lorsque des citoyens s’extraient de notre pacte social.

En France on attend d’une équipe gouvernementale qu’elle ait un projet de société. L’angle mort du projet Macron, c’est le religieux. Les représentants de ce gouvernement me semblent agir comme jadis le Cadi pour nos ancêtres colonisés : on va faire des compliments à chaque petite communauté pour acheter un ersatz de paix civile. C’est lâche. C’est humiliant. Et ça ne satisfait que ceux qui regardent ailleurs que dans le vrai monde.

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En Algérie au temps du GIA les islamistes étaient très forts pour proposer un repas ou de l’aide ou des soins aux déshérités. En Algérie, au début, on se moquait des barbus et ensuite il y a eu trois cent mille morts.

Comme beaucoup, je suis convaincu que le rejet de la partition religieuse est une mission de la gauche.

Je suis également certain qu’abandonner la jeunesse soit à un vide culturel, soit à une influence totalitaire, puisqu’il n’est question de rien d’autre, je suis convaincu que c’est une faute politique et historique.

La noblesse et la mission d’un gouvernement se situe avant tout dans cet endroit : la jeunesse, les faibles. Et oui, l’état a pour mission de proposer un projet de vie.

Notre jeunesse a été abandonnée. Puis, dans les prisons, dans les clubs de sports, sur les chaînes de télés et dans les quartiers, on a acheté la paix en laissant des fanatiques s’occuper des jeunes à la place des pouvoirs publics.

C’est trop tard, bien entendu.

Mais je ne parviens pas à feindre l’enthousiasme lorsque nos dirigeants font semblant de s’attaquer au problème.

Quand Mérah a tué, on n’a pas montré les victimes. On s’est laissés hypnotiser par le tueur. On a montré ses photos sur lesquelles il souriait au volant de sa bagnole. On a provoqué une identification immédiate entre le tueur et notre jeunesse.

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Je crois qu’aujourd’hui j’aurais presque plus d’enthousiasme pour un président qui oserait dire : “nous sommes inutiles et nous le savons. Oui il y a un retour de la haine et du fanatisme et de la pensée tribale. C’est un phénomène mondial et notre pays, comme les autres, est marqué par cette résurgence de la Guerre du Feu.”

Ou bien je crois que je pourrais m’enthousiasmer pour un vrai homme de gauche qui se rappellerait que notre pays a été unifié par l’école, et par la séparation inflexible de l’Eglise et de l’état. Quelle honte de voir que les organismes d’état censés veiller à la laïcité passent leur temps à défendre les bigots. Lorsque Macron a laissé en place les dirigeants de l’observatoire de la laïcité, il a eu un geste politique d’une lâcheté rare. On mesure sur le terrain la compromission constante de cette officine avec les défenseurs du fanatisme. Puisqu’ils sont encore en place, nous avons le droit de penser qu’ils représentent l’idée que se fait notre gouvernement de la façon d’agir face aux extrémistes. Ou bien ils considèrent comme modérés ou acceptables les promoteurs d’un mode de vie semblable à celui des saoudiens, ce qui est très inquiétant.

Oui les tueries de Mohamed Merah ont marqué le début d’un bain de sang dont on ne voit pas la fin. Et à l’époque la réprobation n’avait pas eu la force qu’elle aurait dû. Des années avant quand on avait profané une tombe juive à Carpentras il y avait eu un million de français dans les rues. Pour Merah on n’a pas vu les victimes. Il y a deux jours deux jeunes femmes ont été égorgées au nom de guerres préhistoriques à la gare de Marseille. C’était il y a deux jours et on n’en parle déjà presque plus.

On a compris. Ça va être comme ça. Pour longtemps.

La gauche est si bas en ce moment. Et caresser les fanatiques dans le sens de la barbe n’a jamais apporté de victoire électorale.

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Notre pays n’est respirable que par son refus de la partition. Notre espace public n’a rien à faire des superstitions des uns et des autres. Notre pays est très atypique, par son goût rageur de la démocratie, mais aussi par sa tradition d’union nationale, de ferveur révolutionnaire, d’envie d’unité et souvent de promiscuité parmi les citoyens. Nous sommes un des seuls pays au monde dans lequel un président pourrait sans risquer d’être ridicule dire “c’est ainsi qu’on doit vivre en France”. Car nos musées, nos théâtres et nos universités ont été construits dans une envie d’universel, et dans le projet de voler le sacré au religieux pour le donner…pardon, j’allais dire pour le donner à Rome.

Pardon, je me suis juste fait plaisir en écrivant quelques lignes. Je sais qu’il ne va rien se passer et que chaque massacre donnera lieu à davantage de haine et de partition.

Bonne journée à tous. Je ne suis pas très provocateur, je n’ose pas dire bonne nuit.

Joann Sfar

texte publié sur sa page facebook et sur le site :

http://www.lemondejuif.info/2017/10/joann-sfar-ne-parviens-a-me-rejouir-de-lannonce-dun-nouveau-plan-de-lutte-contre-lantisemitisme/