FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 7 janvier 2015, la rédaction de Charlie Hebdo était décimée par deux djihadistes. Pour Fatiha Boudjahlat, comme être Charlie, c'est être français, il fallait imposer l'alternative : soyez Charlie ou quittez la France !


Fatiha Boudjahlat est secrétaire nationale du MRC à l'Education et cofondatrice avec Céline Pina du mouvement citoyen Viv(r)e la République.


Le 7 janvier 2015, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Elsa Cayat, Bernard Maris, Frank Brinsolaro, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Frédéric Boisseau, Ahmed Merabet furent assassinés au nom de l'islam par deux terroristes.

Le slogan «Je suis Charlie» fut créé, adopté et s'adressait aux vivants, nous unissait dans le deuil national autour de nos compatriotes. Certains refusèrent et ce slogan et ce deuil et le caractère national du deuil, sens de la mobilisation du 11 Janvier. Et au «Je suis Charlie» républicain, on opposa le «Je suis Charlie-Martel» des identitaires, et le «Je suis Charlie-Coulibaly» des indigénistes, et la lâcheté des accommodants, comme Jean-Louis Bianco qui écrit dans le fascicule L'Après-Charlie, destiné aux jeunes et aux enseignants, en réponse à l'interrogation de jeunes qu'il juge «légitime»: «Bien sûr, on peut ne pas être «Charlie»! Cela fait partie de la liberté d'opinion.» Non, on ne pouvait pas et on ne peut pas ne pas être Charlie. On ne pouvait pas laisser la possibilité à des gens vivant avec nous de refuser une condamnation claire d'un droit à tuer. Cela ne relevait pas de la liberté d'opinion, tout comme le racisme, l'antisémitisme, l'apologie du terrorisme ne relèvent pas de la liberté d'opinion. Nous avons eu la bêtise de laisser l'indignation face à cette tuerie au bon vouloir des gens. Nous en avons fait un objet relevant de la liberté d'opinion. Nous avons eu tort.

C'est une alternative que nous aurions dû imposer : être Charlie et appartenir à la communauté nationale, ne pas l'être et s'en exclure.

C'est une alternative que nous aurions dû imposer et assumer: être Charlie et appartenir à la communauté nationale, ne pas l'être et s'en exclure.

En temps de guerre, dans ce contexte de terreur permanente et de meurtres de masse, la société française se divisait bien en deux. Les islamistes et indigénistes qui refusèrent de nous rejoindre dans ce deuil le firent moins contre les publications de Charlie Hebdo en elles-mêmes, qu'ils ne connaissaient guère, que contre le simple fait de considérer l'islam comme une religion comme les autres. Parce que les caricaturistes ramenaient l'islam dans le champ ordinaire de la liberté d'expression: on pouvait s'en moquer comme on pouvait rire des autres religions. Certains donnèrent raison à ceux qui refusèrent le slogan et donc le deuil national.

Ne pas être Charlie, c'était mettre le doigt dans l'engrenage relativiste. C'était donc transférer la culpabilité des tueurs vers leurs victimes.

Oui, c'était une alternative. Ne pas être Charlie, c'était refuser la qualité et le statut de victime aux journalistes de Charlie Hebdo et aux policiers. C'était mettre le doigt dans l'engrenage relativiste. C'était conditionner notre indignation et notre empathie. C'était soumettre le rejet de la violence à des critères. C'était donc transférer la culpabilité des tueurs vers leurs victimes, qui avaient mérité, ou en tous cas provoqué leur sort. La violence doit pourtant être condamnée en elle-même et pour elle-même. Sans quoi, on la légitime, puisqu'elle peut se justifier. Des débuts de phrase qui masquaient des arrière-pensées terribles: le «Ils n'auraient pas dû représenter le Prophète ou critiquer l'Islam» conduit en toute cohérence au «ils ont mérité leur sort» et donc à justifier in fine le recours à la violence et au meurtre. C'est l'acceptation qu'il y a des motifs qui donnent un droit à tuer. Ne pas être Charlie, c'est aussi réclamer un statut d'exception pour l'islam. Or, ces règles de non représentation du Prophète n'ont de dimension prescriptive que pour les membres de cette religion. Pourquoi un élément du dogme devrait-il s'imposer à ceux qui ne le partagent pas?

Qu'est-ce qui a pu amener ces adolescents à penser que participer à la minute de silence ferait d'eux des traîtres ou de mauvais musulmans ?

Refuser d'être Charlie ne relevait pas plus d'une rébellion adolescente, ce que François Durpaire et de Béatrice Mabilon-Bonfils défendent: «Beaucoup d'élèves, dans leur refus de la minute de silence, [organisée dans les établissements scolaires en hommage aux victimes] en croyant agir en «tant que musulmans», n'ont en fait réagi que comme adolescents testant l'autorité, en attente d'une position ferme de l'adulte» . Les auteurs ne posent pas la vraie question: qu'est-ce qui a pu amener ces adolescents à penser que participer à la minute de silence ferait d'eux des traîtres ou de mauvais musulmans? Qui les a amenés à penser que refuser de participer à cette minute de silence faisait d'eux de bons musulmans? Qui les a amené à se désolidariser de la Nation, à refuser l'empathie aux familles des victimes? Comment ont-ils pu refuser de condamner a priori, en soi, le recours à la violence? Qui? Si ce n'est les indigénistes et les islamistes ayant répercuté ce type de message auprès de leurs parents? Ainsi, Houria Bouteldja, ex égérie du Parti des Indigènes de la République, écrit: «Il arrive parfois que la distance entre mon crime [celui de vivre en France, du côté des oppresseurs, d'être «blanchie»] et moi se rétrécisse. (…) Des journalistes d'une célèbre rédaction sont décimés. (…) Mais immédiatement, la bonne conscience fait son œuvre. (…) «Nous sommes tous Charlie». C'est le cri du cœur des démocrates. L'union sacrée. (…) Ils sont tous Charlie. Ils sont tous Blancs». Aucune empathie envers les victimes, soumises au jugement racial. Non, ce refus de la minute de silence n'était pas une réaction de rébellion adolescente. C'était la manifestation d'un conditionnement à appliquer une lecture raciale aux événements et à l'indignation, à construire le «eux», Charlie, Blanc, démocrates, et un «nous» ethnique et religieux des indigénistes et des islamistes.

Ceux-là, gentils démocrates, ont servi la soupe aux tueurs.

Etre Charlie, c'était se montrer solidaire de tous ses compatriotes. Porter le deuil national. C'était reconnaître la liberté d'expression aux journalistes et aux artistes, ce qu'étaient ces caricaturistes. C'était aussi défendre le fait que rien, pas même la foi, l'autorité divine, ne peuvent justifier de tuer. Les islamistes sont ceux qui mettent leur foi au-dessus même de la vie humaine. Il n'y a donc qu'un pas entre cette conception et le passage à l'acte meurtrier. Dans notre démocratie, aucun dieu, aucune divinité, aucune idéologie ne mérite et ne peut justifier que l'on tue en son nom. Au-dessus des religions, il y a la vie humaine et il y a le droit que se donne une nation de citoyens libres et émancipés. Voilà le blasphème que les islamistes ne supportent pas et qui leur donne un droit de tuer. Mais les autres, ceux qui ont tourné le dos à Charlie en 2011, à la suite de la publication des caricatures de Mahomet, ont consenti et défendu un statut d'exception pour l'islam, alors même qu'ils ne trouvaient rien à redire aux satires des autres religions. Ceux-là, gentils démocrates, ont servi la soupe aux tueurs.

Ce n'est pas l'islamophobie qui tue en France, c'est l'islamisme.

Au nom des droits civils, de la liberté défendue pour ceux qui pourtant nous la refusent, on en est venu à défendre le droit à la radicalité religieuse. Et nos gentils démocrates, comme la LDH, défendent la liberté de considérer l'autre comme impur, comme à convertir, et parce que la cohérence du croyant l'exige, comme indigne de vivre. Le passage à l'acte est autant conditionné par l'accès facilité aux armes que par l'endoctrinement. Quand nous attaquerons-nous à ceux qui arment en mots les tueurs? A ceux qui défendent la liberté d'expression de ceux qui arment en mots les tueurs, sans se salir les mains? Le «Je combattrai toujours ce que vous dites, Monsieur, mais je me ferai tuer pour que vous ayez le droit de le dire», citation attribuée à tort à Voltaire, est obsolète. Parce que ce ne sont pas les idiots utiles qui se font tuer au nom de la liberté, ce sont les autres, qui veulent simplement vivre librement. Et ce n'est pas l'islamophobie qui tue en France, c'est l'islamisme. L'islam n'est sacré que pour ceux qui embrassent cette religion. L'islam est une religion comme une autre. Une voie parmi d'autres pour se réaliser et se dépasser, pour communier, un chemin comme un autre vers la transcendance. La foi des uns n'a pas à contraindre la foi ou l'absence de foi des autres. Les islamistes sont des missionnaires armés.

Soyez Charlie, ou quittez la France !

Soyez Charlie, ou quittez la France: voilà l'alternative ferme qu'il aurait fallu poser. Parce que Charlie portait les valeurs les plus universelles de la France: la liberté d'expression, la liberté de croire et de ne pas croire, la liberté de ne pas considérer comme sacré un homme, un dogme. Choisir de s'exclure du deuil national, c'était aussi s'exclure de la communauté nationale. Il est temps de demander de la cohérence à ces ennemis déclarés, de leur demander de joindre à la parole de haine, le geste du départ du territoire. Au lieu de cela, c'est l'inverse qui s'est produit: les médias, les intellectuels ont basculé dans la plus navrante des obséquiosités vis-à-vis des indigénistes et des islamistes. Le féminisme s'est perdu et a trahi les femmes: ce relativisme de la gauche-à-remonter-dans-le-temps, qui répond à l'exclusion des femmes d'une pratique normale des loisirs et de la circulation dans l'espace par des références aux cafés ouvriers du XIXème siècle, et aux bains habillés de 1900.

Avec le chantage à l'islamophobie, en fait délit d'opinion, c'est désormais au nom de la tolérance que nous nous interdisons de nous indigner, que nous acceptons que des principes universels comme l'égalité en droits des femmes et la liberté de ne pas subir les règles d'une religion que l'on ne pratique pas, soient soumis à la lecture ethnique des indigénistes: ce n'est pas universel, ce sont des trucs de blancs. Etre Charlie, ce n'était pas être blanc. C'était être français.

 

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